Je voudrais vous livrer quelques réflexions personnelles à propos du processus de création en Magie.
Il est fréquent de voir annoncer des "tours nouveaux" dans les revues magiques ou dans les publicités des marchands de trucs. Qu'en est-il réellement ?
L'adjectif "nouveau" peut recouvrir des notions assez différentes que l'on peut classer en trois groupes :
Les effets nouveaux
Depuis longtemps déjà, les effets basiques ont été recensés : apparition, disparition, transformation (qui en réalité est souvent la combinaison d'une disparition et d'une apparition), réparation après destruction, modification de la taille, de la couleur ou de la matière, pénétration, lévitation, prédiction, divination, etc., etc.
Les magiciens ont une grande capacité d'adaptation. Ils ont tout naturellement utilisé les objets en usage à leur époque. Par exemple, au temps des bougies, ils ont fait des tours avec des bougies. Lorsqu'elles ont été remplacées par les lampes à pétrole ils ont fait apparaître et disparaître des lampes à pétrole et dès la généralisation de l'éclairage électrique, ils ont inventé des tours utilisant des ampoules électriques...
Le fait d'appliquer un effet basique à un objet nouveau constitue-il vraiment un tour nouveau ? Peut-être pour le public. Mais les magiciens possédant une bonne expérience n'y verront en général qu'une déclinaison de principes classiques.
D'autre part, il semble qu'aujourd'hui ont ait fait le tour des effets basiques. Espérons que de nouveaux chercheurs élargiront encore notre patrimoine déjà très riche. Ce fut le cas avec la "femme zigzag" et la "canne volante", pour ne citer que deux tours qui ont marqué la seconde moitié du siècle qui vient de s'écouler. Plus près de nous, la vogue des effets de feu a déferlé et un bon nombre de magiciens en ont ajouté à leur répertoire. En close-up, les tours de lévitation ou d'animation d'objets sont devenus incontournables.
La prolifération des routines pose un autre problème. Pour certains, créer une routine consiste à accumuler toutes les passes connues pour un type d'objet ( anneaux, cordes, boules, etc. ). Il en résulte une répétition indigeste des mêmes effets. Ce n'est plus une routine, mais un catalogue de manipulations qui ennuiera rapidement les spectateurs.
Organiser une routine, c'est sélectionner les passes les plus fonctionnelles, les plus efficaces au service d'un scénario bien construit avec une progression dramatique jusqu'au crescendo final.
Est-il vraiment utile de couper et de réparer une corde trois fois de suite ? Seuls les initiés apprécieront la technique.
N'oublions jamais qu'en magie l'un des principaux ressorts du succès est l'effet de surprise.
Il en va de même pour les tours de cartes. Pourquoi tant de tours et de routines publiées ? Simplement parce qu'il suffit de connaître quelques manipulations et de les combiner pour proclamer que l'on a "créé" ( ? ) un tour nouveau ! Mais dans la plupart des cas, l'effet pour le public n'aura rien de nouveau. Ce sera simplement une variation sur un air connu.
A titre d'exemple, " L'huile et l'eau ", " la carte folle ", " l'emp*¤$ invisible ", " les cannibales "... pour ne citer que ces quelques tours constituèrent des thèmes nouveaux lors de leur création et chaque cartomane se fit un devoir de proposer sa version personnelle. En réalité, ils sont composés d'effets classiques, apparition, disparition, transposition, etc., organisés pour illustrer une histoire intéressante.
Les bonnes questions que doivent se poser les créateurs de tours sont les suivantes:
- l'effet est-il réellement différent des effets connus à ce jour ?
- le thème est-il intéressant pour le public ?
- L'effet est-il net et spectaculaire ?
- L'effet est-il surprenant ? c'est-à-dire inattendu.
- Les objets utilisés sont-ils de notre époque ?
- Le processus est-il bien dissimulé ?
Des méthodes nouvelles
La créativité peut s'exercer sur les techniques et les méthodes qui permettent de réaliser plus facilement des effets classiques.
Si des manipulations demandant des mois d'efforts peuvent être remplacées par une manipulation plus facile ou par un trucage astucieux, pourquoi s'en priver ? Pour le public seul l'effet compte.
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse ! Mais attention aux fausses améliorations qui altèrent la clarté du tour et qui finalement compliquent sa réalisation. Beaucoup de soi-disant perfectionnements ne valent pas la méthode originale.
Il arrive également qu'une méthode nouvelle réduise l'effet d'un tour classique. Prenons l'exemple de la "boule zombie" ( inventée en 1943 par Joe Karson ). On a beaucoup gagné en commodité, le tour peut être présenté en scène, en cabaret, en salon sans aucune préparation scénique, ce qui n'était pas le cas de la "boule volante" d'Okito. En revanche les déplacements de la boule dans l'espace sont limités et il faut tout le talent d'un mime pour donner l'illusion que la boule est indépendante de l'artiste.
On a l'habitude de dire que plus l'exécution du tour sera facile, plus le magicien pourra se consacrer à sa présentation.
L'inconvénient c'est que si son exécution est réellement à la portée de tous, il risque de tomber rapidement dans le domaine public. On risque même de retrouver le tour dans les mallettes destinées aux enfants !
Cette recherche de facilité a donc ses limites. Un bagage minimum est indispensable et on se passera difficilement des techniques de base. On imagine mal un cartomane incapable de faire un emp*¤$, une LD ou un comptage Elmsley... Outre la satisfaction personnelle de maîtriser des manipulations secrètes, l'impossibilité pour un profane de reproduire le tour constitue une sécurité appréciable.
N'oublions pas les effets pervers de la recherche de perfectionnements à tout prix. Il peut arriver que le mode d'exécution du tour soit plus intéressant que l'effet sur le public. Phénomène souvent observé lors des conférences; on est alors séduit par l'ingéniosité du processus et l'on oublie l'objectif magique.
De nouveaux emballages
La troisième voie ouverte à la créativité est celle de la présentation.
Des tours anciens, très classiques peuvent retrouver une nouvelle jeunesse grâce à un "habillage" nouveau.
Le répertoire magique est vaste. Il suffit d'explorer les livres et les magazines anciens pour s'en convaincre. Des centaines de tours oubliés passeront pour des nouveautés après un habile "dépoussiérage". Et la mise au goût du jour peut s'appliquer aussi bien aux tours parlés qu'aux tours muets.
La plupart des tours ont un point faible, un moment crucial où l'on doit exécuter une manipulation secrète, une prise ou un dépôt. Une présentation originale ou amusante peut créer le détournement d'attention indispensable pour couvrir cette action.
Travailler la présentation pour dissimuler la technique sera toujours un investissement productif.
Les tours qui touchent le public sont ceux qui font appel à l'affectivité plutôt qu'à l'intelligence.
Quels sont les thèmes les plus attrayants et les plus implicants ?
Sans aucun doute l'argent, le sexe, le danger, la dérision et les problèmes d'actualité, notamment tout ce qui concerne les personnalités du spectacle et de la politique.
Plus le sujet est grave, plus il devra être traité avec légèreté et humour sans méchanceté ni parti pris.
Conclusion
Il est dans la nature humaine de toujours rechercher du nouveau et de vouloir posséder tout ce qui apparaît sur le marché ( magique ).
Les tiroirs du magicien débordent de tours qui lui ont semblés nouveaux et géniaux sur le moment. Achetés sur un coup de coeur, lors d'un congrès ou après une conférence... Quelques mois, quelques années plus tard, il ne se souvient plus exactement l'intérêt de ces achats... Je parle en connaissance de cause, car je suis passé par là, moi aussi.
Vous connaissez l'histoire du type qui entre chez un antiquaire et qui demande:
" Quoi de neuf ? "
En magie, le "neuf" est très rare. Sous l'apparence du neuf se cache souvent un effet ancien ou un vieux principe qui séduira les nouveaux venus à la magie mais qui ne trompera pas les magiciens qui ont de l'expérience.
Une culture magique générale est donc un atout important pour apprécier les créations nouvelles et pour imaginer de nouvelles présentations ou de nouvelles méthodes.
La lecture d'ouvrages anciens et modernes, les conférences, la participation aux réunions de clubs magiques, l'étude des vidéos, les visites chez les marchands de trucs et dans les sites magiques sur internet sont de bons moyens pour acquérir les connaissances et l'expérience indispensables si l'on veut devenir un magicien digne de ce nom.
Un exercice intellectuel stimulant consiste à lire les publicités des marchands de trucs et à imaginer une solution pour chaque effet. A noter que la description des tours proposés à la vente est souvent très habile, le non-dit jouant un rôle important.
Il n'est pas impossible que la méthode que vous imaginerez sera supérieure à celle de l'auteur.
Aujourd'hui, je préfère acheter un livre plutôt qu'un tour. C'est à mon avis un investissement à long terme. Chaque fois que je reprendrai le livre, j'y redécouvrirai quelque chose d'intéressant. La lecture excite l'imagination, ce qui n'est pas le cas de la vidéo... qui incite au mimétisme ! En revanche les vidéos sont irremplaçables pour étudier une manipulation ou comprendre le timing d'une routine.
En conclusion, celui qui se prétend créateur devrait rester modeste. Il doit beaucoup à tous ceux qui l'ont précédé et qui ont établi les bases et les principes de cet art qui nous est cher. Au fil des siècles, chaque magicien a apporté sa pierre à l'édifice et je suis convaincu que les moyens de communication modernes amplifieront ce processus.
Le plus important est de ne jamais perdre sa capacité d'émerveillement. Devant un beau numéro de magie, j'oublie tout ce que je sais et je me laisse porter par le charme du spectacle.
Duraty
Par Mirouf 1994
Il est bien difficile de définir ce qu'est la créativité et comment faire pour la provoquer. En effet, personne ne peut prétendre créer mais tout le monde peut prétendre trouver. En ce qui concerne la magie, je n'ai pas de recette miracle. La première des choses étant néanmoins d'avoir envie de trouver et donc de chercher. Pouvoir trouver des techniques, des tours ou des effets est à la portée de tous mais encore faut il le vouloir.
Si vous décidez de trouver des tours, il va vous falloir prendre conscience de votre réceptivité sept jours sur sept. C'est à dire écouter, voir, sentir, toucher et goûter à tout. Aller au théatre, au cinéma, au musée, écouter de la musique, regarder la télé, la publicité, les dessins animés...Vous allez ainsi emmagasiner des informations diverses qui peuvent vous ouvrir des chemins de réflexion.
Ensuite il vous faut recouper ces informations dans tous les sens et y réfléchir pour découvrir un nouvel effet ou une variante d'un effet existant.
Enfin, n'hésitez pas à sortir les éléments de leur contexte. Ainsi vous pourrez avoir une vision parfois incohérente des choses auxquelles il vous faudra trouver une logique pour rendre crédible une construction paradoxale.
Une fois que vous êtes retombé sur vos pattes et que vous croyez avoir abouti votre tour, mettez vous dans la peau d'un autre magicien et imaginez comment vous pourriez améliorer le tour. Voyez si vous pouvez accroitre l'impact magique en simplifiant les mouvements, en ajoutant un effet ou bien en adaptant l'effet sur d'autres objets.
Et puis, test final, présentez votre tour à des enfants pour savoir à quelle catégorie appartient votre tour. Est-ce un tour tout public, est-ce un tour pour adulte, pour intello, pour femmes, pour magiciens ou pour aveugles.
Vous constaterez que, d'une manière générale, les meilleures idées sont celles qui démarrent sur l'envie de vouloir exprimer quelque chose. La modernité de notre société, la diversité du facteur humain, les idées futuristes de certains auteurs et les légendes de nos ancètres offrent une quantité impressionnante de voies de recherche. La magie qui n'a pas de sens peut décridibiliser notre art.
Voici à présent quelques trucs qui peuvent vous aider:
-1- La technique du tripotage
Elle consiste à prendre un objet avec lequel vous allez imaginer le plus de combinaisons possibles. Combinez le avec d'autres objets, gimmiks, matériaux, dessins ... . Vous finirez immanquablement par trouver quelque chose. Parfois vous n'aurez qu'un bout du tour et vous mettrez peut être plus d'un an à l'aboutir. Il faudra donc vous armer de patience.
-2- L'explication personnelle
Il s'agit de regarder des effets magiques et d'imaginer une solution pour leurs exécutions. Vous pouvez aussi lire les catalogues de marchands de trucs. Renseignez vous ensuite sur le trucage exact et comparez le au vôtre. Vous pourrez ainsi ouvrir de nouvelles solutions ou des perfectionnements sur l'effet traité.
-3- L'anticipation
Regardez des confrères travailler et anticipez sur ce qui va se passer. Si votre anticipation ne correspond pas à ce que vous voyez, vous obtenez une voix de recherche qui peut être très intéressante.
-4- La lecture imagée
Feuilletez un livre de magie en langue étrangère comportant des dessins. Les images vous donneront une idée du tour mais vous serez surpris de voir que parfois, le tour qui vous apparaît ne correspond en rien à celui décrit.
-5- Rentabiliser
Nous avons tous dans nos tiroirs au moins un truc franchement nul. Faites vous le pari d'en faire un tour intéressant en utilisant tout ou une partie des trucages, et des objets constituants le tour initial. Rien ne vous empêche d'ailleurs de faire cela avec les bons tours.
-6- Oublier
Oubliez ce que vous venez de lire et essayez d'exprimer ce qu'il y a en vous
Cette liste n'est pas exhaustive mais dans tous les cas vous pouvez découvrir une façon de penser tout à fait nouvelle et qui pourra s'étendre à d'autres secteurs d'activités que la magie.
N'oubliez cependant pas que sur plusieurs milliers de magiciens, il est inévitable de retrouver certaines choses déjà existantes et il serait stupide de croire que l'on soit seul à avoir trouvé un même tour. C'est pourquoi il faut constamment se tenir informé des nouveautés qui sortent sur le marché magique au même titre qu'il faut étudier tous les jours ce que nos confrères ont déjà publié. Mon grand père disait que celui qui ignore l'histoire ne peut que recréer l'histoire. C'est valable pour tout. A noter cependant que la créativité est d'autant plus stimulée dans les âges jeunes et qu'elle a tendance à décroître avec le temps si nous ne la stimulons pas régulièrement.
Mais pourquoi créer me direz vous? Après tout, le fait de perpétrer est tout aussi honorable. C'est vrai dans la mesure ou vous ne vous contentez pas de copier servilement le travail des autres. Il m'arrive de reprendre des effets qui ne m'appartiennent pas mais je fais toujours l'effort d'y apporter ma patte comme le font beaucoup de mes confrères. Lorsque nous achetons un tour, un livre ou une vidéo, notre travail s'exerce sur la pratique, certes, mais surtout sur notre présentation personnelle car en achetant un produit, nous n'achetons pas le talent de l'auteur. Nous devons digérer le tour et le faire notre en l'exprimant avec notre propre sensibilité. Il est vrai cependant que cela peut passer par une phase d'ímitation de certains artistes. A nous de ne pas être dupe et de prendre le chemin qui nous correspond.
Dans la créativité au sens large, il y a une notion de liberté indéniable, liberté qui est censée être la notion primordiale chez tout artiste. Si vous n'innovez pas au niveau tour, effet, comédie, présentation ou personnage, vous n'êtes pas un artiste magicien. Vous vous servez de la magie comme d'un divertissement intellectuel ou d'une thérapie ce qui est votre droit le plus strict si vous en avez conscience. Exercer un art, quel qui soit, pour rester dans le carcan existant est une façon de vous autocensurer et de créer des barrières aux émotions que vous pourriez faire partager. Votre conscience, quand à elle, ne sera jamais dupe des applaudissements volés qui ne s'adressent pas vraiment à vous. Gaëtan Bloom m'a dit il y a quelques années : " il faut servir la magie avant de se servir de la magie. "
Pour être créatif, il suffit de comprendre que nous sommes tous des récepteurs et des émetteurs vivants. La difficulté étant de pouvoir trouver les clés nous permettant de nous libérer des prisons dans lesquelles nous labyrintons.
Enfin, lorsqu'on sait que Marvin Minsky inventa l'intelligence artificielle en regardant des enfants jouer avec des cubes, que Newton compris la pesanteur en se concentrant sur une pomme et Galilée la Terre en fixant les étoiles alors nous sommes en droit de penser que la découverte n'est qu'une somme de déductions enfantines. Le génie est de les enchaîner sans crainte du ridicule. Ainsi pourrez vous goûter au plaisir de faire partager votre propre magie et apprendrez à respecter le travail des autres créatifs.
SM
Source : http://www.duraty.com/creations_magiques.html

